Sanaa El Aji est journaliste à Nichane, la version arabophone de l’hebdomadaire marocain Tel Quel, un hebdo politique fière de don indépendance viv-à-vis de la Monarchie. Elle nous donne son point de vue sur la place des femmes dans les rédactions marocaines.
Vous êtes une femme journaliste dans un Maroc qui se libéralise, est ce que cela se traduit par une féminisation des rédactions ?
Oui, sur ces vingt dernières années, parallèlement à l’évolution des droits de la femme grâce à la « Moudawana » (nouveau code la famille depuis 2004), les femmes ont fait leur entrée dans les rédactions. Ma génération en a connue plus que celle de ma mère, mais depuis longtemps il y a eu des journalistes qui ont su briller dans des rédactions très masculines. Nadia Sahla à l’Economiste, Samira Sitaïl à 2M, des noms qu’on entend beaucoup dans les sphères médiatiques.
Etes-vous une journaliste, au même titre que les hommes ?
Je n’écris pas mes articles avec mes organes génitaux. Je n’aime pas beaucoup le clivage homme-femme. On n’a pas à stigmatiser une journaliste parce que c’est une femme. Tout dépend de son ambition personnelle. Etre journaliste suppose des compétences qui ne sont pas déterminées par le sexe. Les difficultés que je peux rencontrer viennent de la conformité sociale très présente au Maroc. Je rencontre des femmes, qui ont tendance à s’auto-censurer et à écrire des sujets passe-partout, sans s’impliquer dans des reportages de fond. Au Maroc, une femme a beau réussir sa carrière, elle n’aura pas accompli l’essentiel tant qu’elle ne sera pas mariée et qu’elle n’aura pas fondé une famille. Et comme l’essentiel de la réussite se joue entre vingt et trente ans, elles peuvent quitter des emplois où elles évoluaient et qui les épanouissaient pour s’occuper de leurs enfants. Surtout qu’au Maroc, il y encore beaucoup de familles nombreuses. On est plus aux 7 enfants par femme de 1972 mais la moyenne reste toujours à 3.
Le fait d’être un homme ou une femme peut-il jouer dans l’accès aux responsabilités dans les rédactions ?
Dans des journaux comme Nichane ou Tel Quel, absolument pas. Il se trouve que je suis la seule femme à la rédaction de Nichane. Mais si on avait eu une femme compétente, elle aurait parfaitement pu accéder au poste de rédactrice en chef. Ahmed Benchemsi, le directeur du groupe Tel Quel et de la rédaction de Nichane est extraordinaire, il m’a beaucoup aidé et supporté dans ma carrière. C’est un excellent journaliste, un bon chef d’équipe et une personnalité remarquable, rien à voir avec son sexe, une femme pourrait en faire autant.
Rencontrez-vous plus de difficultés quand vous partez en reportage sur le terrain ?
Je couvre des reportages dans le rubrique Société, les complications restent les mêmes. Il faut être audacieuse et poser les bonnes questions. J’ai une collègue à Tel Quel qui a réussi un reportage très courageux en s’introduisant dans un bordel pour vivre avec des prostituées pendant trois jours sous une fausse identité. Même si c’est une femme dans une société arabe encore très attachée à la religion, elle a réussi ce défi. Si je dois partir en reportage dans un quartier très populaire, je me mettrais quand même un petit déguisement. Tout n’est pas encore permis.
Pensez vous être un porte-voix pour les femmes qui ont plus de mal à accéder à des postes importants ?
Ce serait prétentieux de dire que je suis un exemple. Je représente un élément d’une tendance plus profonde. Les professions à responsabilités se féminisent. Mais je suis contre la discrimination positive. Je n’aurais pas envie d’être ministre ou parlementaire, simplement parce que je suis une femme. Le Maroc a voulu accorder en 2001 des places aux femmes en décrétant un quotas de 10% au Parlement. Celles qui ont réussi à gagner sur des listes locales ont obtenu leur poste face à des hommes. Être une femme ne doit pas déterminer nos compétences.



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