Le voyage des étudiants de l’école de journalisme de Sciences Po au Maroc

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Des villes sans bidonvilles ?

janvier 19, 2008 · Pas de commentaire

Voilà la grande enquête publiée dans l’Express édition internationale en janvier.

Les ruelles de terre, les toits de tôle, la déchetterie à ciel ouvert, Radia ne les verra plus. Elle aurait pu partir depuis longtemps grâce à l’argent gagné par sa petite entreprise de couture. Mais il n’y avait aucune possibilité de louer un logement plus décent. Et accéder à la propriété sans une assise financière importante, elle ne pouvait y compter. C’est à 53 ans qu’elle va enfin quitter le bidonville de Bermoussi à Casablanca. Une chance qui, pour elle, met fin à une situation qui demeure le lot de nombreux marocains.
Entre bidonvilles, habitat clandestin et logements insalubres, ils seraient cinq millions de personnes sur les quinze vivant en milieu urbain à ne pas habiter dans des conditions décentes. D’où la priorité donnée par Mohammed VI à la lutte contre la pauvreté, notamment dans le cadre de l’INDH (Initiative nationale pour le développement humain), le « grand chantier de règne » annoncé en mai 2005 et lancé à coups d’inaugurations royales dans tout le royaume.

img_3223.jpgSi les médinas témoignent d’une longue tradition marocaine en matière d’urbanisme et d’architecture, c’est une toute autre histoire s’agissant du logement social. Le concept en a émergé en 1999 seulement dans le pays. Et la production de ce type de logement n’est pas encore tout à fait rôdée. Malgré des efforts notables. Soucieux de favoriser l’accès au crédit bancaire des populations les plus précaires, l’Etat a notamment constitué des fonds de garantie. Crée en 2004, le Fogarim (Fonds de Garantie pour les revenus irréguliers et modestes affecté aux logements sociaux) décolle réellement aujourd’hui. Son objectif - 30 000 prêts par an - est jugé accessible par les spécialistes. «Le démarrage de ce fonds a été problématique, mais désormais un marchand ambulant peut accéder à la propriété d’un logement sans épargne préalable», assure Taoufik Hejira, le ministre de l’Habitat et de l’Urbanisme dont les services «travaillent directement sur la pauvreté». Un autre fonds de garantie créé par l’Etat, le Fonds Solidarité Habitat, repose, lui, sur une idée simple : utiliser, essentiellement par le biais d’une taxe sur le ciment, les ressources engrangées par la croissance du secteur du bâtiment pour financer des travaux de rénovation de l’habitat insalubre.

Premier propriétaire foncier du pays, l’Etat a mis également 9400 hectares à disposition des promoteurs, privés et publics, pour construire de grands projets d’habitat et d’urbanisme. Une initiative opportune pour un secteur qui a toujours manqué de terrains disponibles au sein des grandes villes.
Mais c’est sans doute le très médiatisé programme Villes sans Bidonvilles qui symbolise le mieux la lutte gouvernementale contre l’habitat précaire. Lancé en 2004, ce projet de 2 milliards d’euros vise à l’éradication de tous les bidonvilles en 2010. Sur 68 projets lancés, 26 ont été achevés, sortant quelques 400 000 marocains de leurs taudis. Si, comme l’admet Taoufik Hejira, le programme « ne marche pas encore sur des roulettes », huit agglomérations, dont Meknès, Khoribga, Beni Mellal et Azrou, ont déjà pu être déclarées «Villes sans Bidonvilles» en 2007.

img_3227.jpgReste que les mesures prises par le gouvernement connaissent des limites très claires. L’aide fournie par les différents fonds de garantie s’avère souvent insuffisante pour permettre à ceux qui en ont besoin d’accéder à un logement social. Les bénéficiaires du FOGARIM doivent en effet fournir une avance de 20 000 à 30 000 dirhams (2000 à 3000 euros) pour réserver leur place dans un projet, une dépense que le fonds gouvernemental ne couvre pas. C’est alors à la société civile de prendre le relais, notamment par le biais des associations de micro crédit. La Fondation Zakoura micro-crédit a ainsi créé en 2004 le prêt logement, qui permet aujourd’hui à Radia, bénéficiaire du Fogarim, d’accéder à un logement plus grand, et de quitter le bidonville de Bermoussi. Mais beaucoup ne connaissent pas l’existence de ce micro crédit supplétif souvent indispensable.

La répartition géographique des programmes de logements sociaux constitue un autre problème majeur. Cinq des seize régions du pays en concentrent plus de la moitié. Tête de liste, le Grand Casablanca bénéficie du plus grand nombre de projets. Ce déséquilibre dessine en creux les oubliés de la ruralité dont l’exode est à l’origine de l’engorgement de zones urbaines déjà surpeuplées. Pour Leïla Akhmisse, directrice du développement de la Fondation Zakoura micro crédit, la seule issue pour sortir de cette impasse, «c’est la construction en milieu rural », qui pour l’instant n’est pas assez valorisée.
La sécurité des logements sociaux constitue un autre casse-tête, comme l’admet Taoufik Hejira lui même. Certes, le système est théoriquement immunisé grâce à des procédures de construction très verrouillées. Mais la présence des pouvoirs publics varie très fortement d’une ville à l’autre. Et par là même le respect des normes en vigueur.
Mais c’est surtout en matière d’accompagnement social que le bât blesse. Nombreux sont les individus qui refusent de quitter leur baraquement au profit d’un logement. En invoquant toujours les mêmes motifs : la perte des liens sociaux qui unissent les habitants des bidonvilles, la petitesse des logements proposés, l’absence de transports, de crèches, de dispensaires…Si le programme Villes sans Bidonvilles, qui concerne 83 villes, a fait preuve d’une certaine efficacité dans l’éradication de nombreux baraquements et dans la reconstruction, l’accompagnement social de la population laisse à désirer alors qu’il est décisif pour éviter la reconstitution des bidonvilles. Les associations auxquelles cet accompagnement est sous-traité - c’est l’innovation majeure de l’INDH - sont encore trop peu nombreuses. Dans la municipalité de Tétouan par exemple, seules deux personnes coordonnent les aspects sociaux de la quinzaine de projets en cours. Les autorités n’ignorent pas cette faiblesse, mais aucune solution réelle n’a encore été mise en oeuvre à l’échelle nationale.

Une autre difficulté ralentit le relogement des bidonvillois : le prix d’accession à la propriété. Théoriquement, le logement social ne doit pas dépasser les 100m2 et les 200 000 dirhams (20 000 euros). Dans les faits, le prix de vente peut être bien plus élevé. Principaux responsables: l’attrait spéculatif du secteur et le développement de pratiques commerciales malsaines. La pratique des dessous de table tout au long de la chaîne est telle que certains observateurs n’hésitent pas à évoquer une « mafia du logement social ». Cela peut aller du commercial, qui réclame en moyenne 4000 DH (400 euros) pour réserver un logement, au promoteur, qui annonce des prix supérieurs aux 200 000 DH légaux et en fait supporter le surplus à l’acquéreur. Atteignant parfois 80 000 à 120 000 DH, la somme est impossible à réunir pour une population très faiblement bancarisée, et dont le revenu mensuel moyen s’élève à 845 dirhams (84,5 euros) par mois.

Soucieux de donner un coup de pouce à la construction dans ce secteur, l’Etat avait pourtant consenti aux promoteurs d’avantageuses exonérations fiscales. Seule condition pour y avoir droit : la construction dans plusieurs régions d’un minimum de 2500 unités sur cinq ans. Mais aujourd’hui, le secteur est en plein boom et la tentation est grande de bâtir plus, et donc plus cher, pour les classes moyennes que pour les très pauvres. Début novembre, l’Etat est donc revenu partiellement sur une mesure incitative qui, au fil du temps, a pris l’allure du cadeau fiscal. Désormais, les promoteurs ne seront plus exonérés de l’impôt sur les sociétés, mais se verront appliquer un taux inférieur à celui du droit commun. «Simple retour à l’équité fiscale», estime le gouvernement. « Coup dur porté au secteur », se lamentent les promoteurs. Fadoua Ghannam, journaliste spécialisée dans ces questions à la Vie Economique, n’y voit que des « protestations de façade (…) qui ne changeront rien à l’investissement dans un secteur hautement spéculatif».
Trois ans après le lancement de l’INDH, le logement social risque-t-il de ne pas toucher sa cible du fait de la corruption, des dessous de table ou de la spéculation foncière ? Depuis longtemps, les bidonvilles ne sont plus l’apanage des plus pauvres. «Seuls 20% des bidonvillois sont vraiment des pauvres. Les autres, petits fonctionnaires, policiers, enseignants, y vivent par défaut car le marché ne produit pas de logements appropriés», estime Taoufik Hejira. Une estimation qu’une visite sur le terrain a vite fait de confirmer. Dans le bidonville de Bermoussi, la tôle ondulée rappelle de l’extérieur la nature du lieu. Mais l’intérieur des baraques n’est pas loin de faire penser à des logements ordinaires.

img_3235.jpgFace à une situation difficilement tenable à long terme, l’Etat dispose de quelques leviers, au premier rang desquels une action sur l’offre immobilière qui consisterait à favoriser le développement d’un secteur en crise : le moyen standing. Car entre le logement social et le luxe, il n’y a rien. Ou presque. Du coup, faute d’une offre suffisante, les classes moyennes se déversent sur l’habitat social. Le ministre de l’Habitat a donc récemment invité les opérateurs du secteur à s’engager dans une stratégie de « diversification de l’offre ». Cela suffira-t-il ? Certains en appellent à une véritable politique étatique en la matière, qui passerait notamment par la mise en place de carottes fiscales, ou encore par la mise en valeur du locatif. Un secteur quasi-inexistant dans le royaume faute d’un cadre juridique adéquat. Et, dit-on, d’un problème culturel qui pousserait les Marocains à ne vouloir être que propriétaires.

Manque d’accompagnements sociaux, inadéquation entre le rythme des démolitions des bidonvilles et celui du transfert de leurs habitants, corruption, spéculation financière…Parfois, les difficultés semblent insurmontables. Mais une rencontre avec des habitants d’un programme de logements sociaux suffit à percevoir une autre réalité. Depuis août, Aïcha est propriétaire d’un 36m2 d’une valeur de 140 000 DH ( environ 13 000 euros) à Madinati. Elle y vit avec son mari. Pour rembourser ses prêts, elle multiplie les petits boulots. Pourtant, souriante, elle répète à qui veut l’entendre « hamdoulilah, la vie va mieux ».”

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« Faire appliquer la Moudawana dans les zones rurales ? Le combat commence seulement maintenant! »

janvier 17, 2008 · Pas de commentaire

Foulard islamique correctement noué sur la tête, Laïcha détourne le regard, probablement effrayée par tous ces yeux braqués sur elle. Qu’a-t-elle de particulier cette petite femme d’une cinquantaine d’année au visage ridée et aux mains abîmées par le travail de la terre pour susciter un tel intérêt? C’est probablement sa détermination lorsqu’elle prend la parole en « chleu », dialecte berbère de la région de Tidilli dans le Haut-Atlas pour raconter le combat des femmes du douar d’Agni Ouâazize. Dans cette salle d’un hôtel cossu de Casablanca, elle témoigne de la souffrance endurée par ces femmes qui ont eu l’audace de s’opposer à une décision du Président de la commune rurale. Alors que l’électricité s’installe  progressivement dans les douars de la région, ce puissant adoul (notable) local se jure que « son douar ne changerait pas tant qu’il serait en vie ». Est-ce une manière de se raccrocher au Maroc qui lui échappe ? Pour ces femmes qui travaillent toute la journée dans les champs et qui subissent les rudesses de la vie dans ces zones marginalisées où l’hôpital le plus proche est à 96 kilomètres, ce refus est une « injustice ». Soutenues par les hommes du village, les femmes se sont donc rassemblées pour protester devant la maison du Président de la commune. Obéissant aux ordres de ce dernier, les gendarmes les auraient alors frappés violemment pour les disperser. Epaulées par la Fondation YTTO qui lutte contre les violences faite aux femmes, Laïcha et les autres, sûres d’être dans leur droit, sont allés porter plainte à la préfecture de Ouarzazate. Les mois passent et rien n’avance. Pour Laïcha, c’est certain la corruption a marché à plein régime et « le  Président de la commune a tout le monde dans sa poche ». Les juges et les acteurs institutionnels semblent en effet sourds aux appels des femmes d’Agni Ouâazize. A croire que leurs droits à elles n’existent pas.
Cette situation Najat Ikhich, présidente de la Fondation YTTO, ne peut l’accepter. Touchée par la souffrance de ces femmes rencontrées à l’occasion de la deuxième édition de la caravane de l’Atlas qui a pour but la sensibilisation des populations rurales au droit des femmes, elle s’est empressée de lancer un appel pour que d’autres associations et « surtout la presse française en internationale » fassent pression sur gouvernement. « La situation des femmes d’Agni Ouâazize témoigne de la  résistance des mentalités marocaines face à l’émancipation de la femme. La réforme du code de la famille en 2004 a fait avancer les choses, mais aujourd’hui les droits des femmes sont encore bafoués » estime Najat Ikhich. Alors, à qui la faute ? Si le « conservatisme des juges » et « la corruption des adouls » sont souvent évoqués par les acteurs associatifs, ce sont avant tout les mentalités d’une société patriarcale qui doivent évoluer. En dépit des nombreux cas qui, comme celui des femmes d’Agni Ouâazize, resteront peut-être lettre morte, Najat Ikhich a choisi d’y croire. « Il faut continuer les efforts », affirme la militante déterminée. « Ce n’est que maintenant que nous avons les moyens juridiques de lutter contre les discriminations que nous pouvons vraiment démarrer le combat ! ».

Loraine CANAYER

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