Le voyage des étudiants de l’école de journalisme de Sciences Po au Maroc

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Moudawana

janvier 20, 2008 · Laisser un commentaire

Assise sur une table du centre Annajda (Au secours), Zahra Ouardi, secrétaire générale de la section Casablanca de l’Union pour l’action féminine (UAF), passe en revue les améliorations apportées en 2004 par la révision du Code de la famille. Les femmes peuvent divorcer, l’âge légal du mariage pour les filles est passé à 18 ans, la polygamie est devenue quasi impossible… En théorie, des changements d’une réelle portée. En pratique cependant, les femmes qui demandent le divorce doivent suivre un véritable parcours du combattant. “Et même quand le tribunal rend le jugement, il est difficile de le faire appliquer”.
Elles sont, du coup, nombreuses à faire appel à des associations telles que l’UAF. Aujourd’hui, les centres Annadja reçoivent 30 à 35 femmes par jour, contre 10 à 20 il y a quatre ans, avant la réforme du code. Sur place, des bénévoles accueillent, soignent, conseillent et forment. Elles assistent les femmes dans toutes leurs démarches et les préparent aussi à une vie après le divorce, en leur enseignant la couture, la coiffure, voire l’informatique.
“C’est grâce à la société civile que la moudawana (Code de la famille) a été réformée et aujourd’hui, elle veille à son application” dit Fatima El Maghnaoui, vice-présidente de l’UAF. Car pour que les femmes puissent faire respecter leurs droits, encore faut-il qu’elles les connaissent et qu’elles les comprennent. Alors l’UAF donne des cours d’alphabétisation et d’information juridique, en même temps qu’elle organise des campagnes de sensibilisation dans les écoles. Elle se dit étonnée des réactions des élèves, pour la plupart défavorables à la moudawana. “Les intégristes, déplore-t-elle, ont labouré le terrain dans les écoles et les écoles. Or celles-ci sont un outil primordial de sensibilisation.”
Au lendemain du vote de la nouvelle loi, Zahra Ouardi avait été choisie pour faire partie d’une délégation du ministère de l’Education nationale, chargée de mener une campagne d’explication dans les établissements scolaires. Le programme comprenait des visites aux écoles, des réunions avec les élèves, la distribution de circulaires. Elle se souvient encore d’une discussion houleuse qu’elle avait eue avec le directeur de cette délégation. “Que de moyens déployés uniquement pour parler des droits des femmes et des enfants, c’est  exagéré!” avait-il lancé, en refusant de distribuer les documents pourtant fournis par son administration.
Analphabétisme, intégrisme, pauvreté, autant de freins à l’application de la loi. “Les droits de la femme ou de l’enfant n’intéressent guère les gens pauvres. Eux sont dans des situations d’urgence, ils ont d’abord besoin de manger », explique Zahra Ouardi. Dans la pratique, la pauvreté empêche parfois les ex-maris de payer une pension à leur ex-femme. “Ils préfèrent aller en prison que de payer. Il faudrait que l’Etat crée une pension pour ces femmes car qui dit pauvreté dit situations précaires et enfants des rues; c’est un cercle vicieux”.
La prochaine étape pour l’association? “Nous allons continuer d’agir pour faire appliquer la nouvelle moudawana”, affirme Fatima El Maghnaoui. “Il faut déjà parvenir à changer les mentalités sur tous ces points avant de pouvoir penser aborder les problèmes les plus délicats comme l’héritage.”

Cécile Dehesdin pour l’Express

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« En finir avec l’’impunité »

janvier 20, 2008 · Laisser un commentaire

Corruption au Maroc/ Interview d’Azzedine Akesbi de Transparency Maroc.

Pour le Secrétaire de Transparency Maroc, Azzedine Akesbi, la lutte contre la corruption passe par une réforme de la justice.

Quelle est la situation du Royaume aujourd’hui en matière de corruption ?

Le Maroc connaît, comme beaucoup de pays de la région, une corruption endémique dans tous les secteurs. La situation s’est beaucoup dégradée depuis 1999, année où l’Indice de la perception de la corruption a été crée pour noter les pays. Le Maroc a alors obtenu une note de 4,2 sur 10 (le niveau de transparence et d’’intégrité se situe autour de 8 ou 9), tombé à 3,2 en 2006. On enregistre cependant une légère amélioration aujourd’hui. Avec un indice de 3,5 en 2007, le Maroc est passé de la 78ème place dans le monde à la 72eme. En 2006, 60% des chefs de ménages déclarent néanmoins avoir dû payer un bakchich une fois dans les douze mois écoulés.

Comment se traduit concrètement la corruption?


A tous les niveaux. A l’hôpital par exemple, le certificat d’indigence donne aux populations pauvres le droit à des prestations gratuites. En pratique, elles doivent souvent payer des intermédiaires pour en bénéficier. C’est la
même chose dans le secteur de la justice, bien qu’il existe des juges intègres. Des avocats de Tétouan ont été sanctionnés pour avoir dénoncé ces pratiques. C’est d’autant plus problématique que la justice constitue le dernier recours des citoyens. Dans la mesure où les Marocains ne voient pas de changement concret et sont obligés de payer, sur la route ou aux guichets de l’’administration, ils pensent ne pouvoir s’en sortir qu’en se pliant à la règle
du bakchich.

Que fait le gouvernement pour lutter contre ce phénomène ?


Le pouvoir a reconnu le problème mais tarde à agir. Lors des élections législatives de septembre, presque tous les partis politiques ont reconnu l’’existence d’une corruption par l’argent et ont intégré dans leurs programmes
des mesures pour la combattre. Nous attendons que ce consensus se traduise par une politique effective des autorités . En juillet 2007, Transparency a salué l’’adoption par le Maroc d’un texte pour la création d’une instance centrale de
prévention de la corruption. Elle devait être installée fin juillet. Nous l’’attendons toujours.

Quelles sont les recommandations de Transparency Maroc ?


La réforme de la justice est primordiale. Afin de garantir son indépendance et son efficacité, l’Etat doit renoncer à exercer un contrôle sur la justice et lui donner plus de moyens, notamment pour faire appliquer la loi. Il faut, en
outre, en finir acec l’impunité et rendre effectives les institutions de contrôle : la Cour des Comptes, l’Inspection générale des finances. Ces institutions font peut-être de bons rapports, mais ils restent sans suite. Ce
ne sont pas les propositions qui manquent, mais la volonté de les mettre en oeuvre.


Transparency International se présente comme la « principale organisation de la société civile qui se consacre à la lutte contre la corruption ». Créée en 1993par Peter Eigen, ancien Directeur de la Banque Mondiale, elle
est aujourd’hui présente dans plus de 90 pays. Transparency International élabore à la fois un Indice de Perception de la Corruption (IPC) ainsi que des recommandations pour la combattre. Née en 1996, Transparency Maroc collabore
avec l’’ONG internationale mais dispose d’une structure autonome. Son siège se trouve à Casablanca. Elle a été reconnue officiellement en 2004 par les autorités marocaines.

Propos recueillis par Jérôme Lefilliâtre et Amira Souilem. (Interview parue dans l’’Express International du 3 au 9 janvier 2008.)

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Sanaa El Aji

janvier 19, 2008 · Laisser un commentaire

Sanaa El Aji est journaliste à Nichane, la version arabophone de l’hebdomadaire marocain Tel Quel, un hebdo politique fière de don indépendance viv-à-vis de la Monarchie. Elle nous donne son point de vue sur la place des femmes dans les rédactions marocaines.

Vous êtes une femme journaliste dans un Maroc qui se libéralise, est ce que cela se traduit par une féminisation des rédactions ?


Oui, sur ces vingt dernières années, parallèlement à l’évolution des droits de la femme grâce à la « Moudawana » (nouveau code la famille depuis 2004), les femmes ont fait leur entrée dans les rédactions. Ma génération en a connue plus que celle de ma mère, mais depuis longtemps il y a eu des journalistes qui ont su briller dans des rédactions très masculines. Nadia Sahla à l’Economiste, Samira Sitaïl à 2M, des noms qu’on entend beaucoup dans les sphères médiatiques.

Etes-vous une journaliste, au même titre que les hommes ?


Je n’écris pas mes articles avec mes organes génitaux. Je n’aime pas beaucoup le clivage homme-femme. On n’a pas à stigmatiser une journaliste parce que c’est une femme. Tout dépend de son ambition personnelle. Etre journaliste suppose des compétences qui ne sont pas déterminées par le sexe. Les difficultés que je peux rencontrer viennent de la conformité sociale très présente au Maroc. Je rencontre des femmes, qui ont tendance à s’auto-censurer et à écrire des sujets passe-partout, sans s’impliquer dans des reportages de fond. Au Maroc, une femme a beau réussir sa carrière, elle n’aura pas accompli l’essentiel tant qu’elle ne sera pas mariée et qu’elle n’aura pas fondé une famille. Et comme l’essentiel de la réussite se joue entre vingt et trente ans, elles peuvent quitter des emplois où elles évoluaient et qui les épanouissaient pour s’occuper de leurs enfants. Surtout qu’au Maroc, il y encore beaucoup de familles nombreuses. On est plus aux 7 enfants par femme de 1972 mais la moyenne reste toujours à 3.

Le fait d’être un homme ou une femme peut-il jouer dans l’accès aux responsabilités dans les rédactions ?


Dans des journaux comme Nichane ou Tel Quel, absolument pas. Il se trouve que je suis la seule femme à la rédaction de Nichane. Mais si on avait eu une femme compétente, elle aurait parfaitement pu accéder au poste de rédactrice en chef. Ahmed Benchemsi, le directeur du groupe Tel Quel et de la rédaction de Nichane est extraordinaire, il m’a beaucoup aidé et supporté dans ma carrière. C’est un excellent journaliste, un bon chef d’équipe et une personnalité remarquable, rien à voir avec son sexe, une femme pourrait en faire autant.

Rencontrez-vous plus de difficultés quand vous partez en reportage sur le terrain ?
Je couvre des reportages dans le rubrique Société, les complications restent les mêmes. Il faut être audacieuse et poser les bonnes questions. J’ai une collègue à Tel Quel qui a réussi un reportage très courageux en s’introduisant dans un bordel pour vivre avec des prostituées pendant trois jours sous une fausse identité. Même si c’est une femme dans une société arabe encore très attachée à la religion, elle a réussi ce défi. Si je dois partir en reportage dans un quartier très populaire, je me mettrais quand même un petit déguisement. Tout n’est pas encore permis.

Pensez vous être un porte-voix pour les femmes qui ont plus de mal à accéder à des postes importants ?


Ce serait prétentieux de dire que je suis un exemple. Je représente un élément d’une tendance plus profonde. Les professions à responsabilités se féminisent. Mais je suis contre la discrimination positive. Je n’aurais pas envie d’être ministre ou parlementaire, simplement parce que je suis une femme. Le Maroc a voulu accorder en 2001 des places aux femmes en décrétant un quotas de 10% au Parlement. Celles qui ont réussi à gagner sur des listes locales ont obtenu leur poste face à des hommes. Être une femme ne doit pas déterminer nos compétences.

Propos recueillis par Mélissa Bounoua

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Des villes sans bidonvilles ?

janvier 19, 2008 · Laisser un commentaire

Voilà la grande enquête publiée dans l’Express édition internationale en janvier.

Les ruelles de terre, les toits de tôle, la déchetterie à ciel ouvert, Radia ne les verra plus. Elle aurait pu partir depuis longtemps grâce à l’argent gagné par sa petite entreprise de couture. Mais il n’y avait aucune possibilité de louer un logement plus décent. Et accéder à la propriété sans une assise financière importante, elle ne pouvait y compter. C’est à 53 ans qu’elle va enfin quitter le bidonville de Bermoussi à Casablanca. Une chance qui, pour elle, met fin à une situation qui demeure le lot de nombreux marocains.
Entre bidonvilles, habitat clandestin et logements insalubres, ils seraient cinq millions de personnes sur les quinze vivant en milieu urbain à ne pas habiter dans des conditions décentes. D’où la priorité donnée par Mohammed VI à la lutte contre la pauvreté, notamment dans le cadre de l’INDH (Initiative nationale pour le développement humain), le « grand chantier de règne » annoncé en mai 2005 et lancé à coups d’inaugurations royales dans tout le royaume.

img_3223.jpgSi les médinas témoignent d’une longue tradition marocaine en matière d’urbanisme et d’architecture, c’est une toute autre histoire s’agissant du logement social. Le concept en a émergé en 1999 seulement dans le pays. Et la production de ce type de logement n’est pas encore tout à fait rôdée. Malgré des efforts notables. Soucieux de favoriser l’accès au crédit bancaire des populations les plus précaires, l’Etat a notamment constitué des fonds de garantie. Crée en 2004, le Fogarim (Fonds de Garantie pour les revenus irréguliers et modestes affecté aux logements sociaux) décolle réellement aujourd’hui. Son objectif – 30 000 prêts par an – est jugé accessible par les spécialistes. «Le démarrage de ce fonds a été problématique, mais désormais un marchand ambulant peut accéder à la propriété d’un logement sans épargne préalable», assure Taoufik Hejira, le ministre de l’Habitat et de l’Urbanisme dont les services «travaillent directement sur la pauvreté». Un autre fonds de garantie créé par l’Etat, le Fonds Solidarité Habitat, repose, lui, sur une idée simple : utiliser, essentiellement par le biais d’une taxe sur le ciment, les ressources engrangées par la croissance du secteur du bâtiment pour financer des travaux de rénovation de l’habitat insalubre.

Premier propriétaire foncier du pays, l’Etat a mis également 9400 hectares à disposition des promoteurs, privés et publics, pour construire de grands projets d’habitat et d’urbanisme. Une initiative opportune pour un secteur qui a toujours manqué de terrains disponibles au sein des grandes villes.
Mais c’est sans doute le très médiatisé programme Villes sans Bidonvilles qui symbolise le mieux la lutte gouvernementale contre l’habitat précaire. Lancé en 2004, ce projet de 2 milliards d’euros vise à l’éradication de tous les bidonvilles en 2010. Sur 68 projets lancés, 26 ont été achevés, sortant quelques 400 000 marocains de leurs taudis. Si, comme l’admet Taoufik Hejira, le programme « ne marche pas encore sur des roulettes », huit agglomérations, dont Meknès, Khoribga, Beni Mellal et Azrou, ont déjà pu être déclarées «Villes sans Bidonvilles» en 2007.

img_3227.jpgReste que les mesures prises par le gouvernement connaissent des limites très claires. L’aide fournie par les différents fonds de garantie s’avère souvent insuffisante pour permettre à ceux qui en ont besoin d’accéder à un logement social. Les bénéficiaires du FOGARIM doivent en effet fournir une avance de 20 000 à 30 000 dirhams (2000 à 3000 euros) pour réserver leur place dans un projet, une dépense que le fonds gouvernemental ne couvre pas. C’est alors à la société civile de prendre le relais, notamment par le biais des associations de micro crédit. La Fondation Zakoura micro-crédit a ainsi créé en 2004 le prêt logement, qui permet aujourd’hui à Radia, bénéficiaire du Fogarim, d’accéder à un logement plus grand, et de quitter le bidonville de Bermoussi. Mais beaucoup ne connaissent pas l’existence de ce micro crédit supplétif souvent indispensable.

La répartition géographique des programmes de logements sociaux constitue un autre problème majeur. Cinq des seize régions du pays en concentrent plus de la moitié. Tête de liste, le Grand Casablanca bénéficie du plus grand nombre de projets. Ce déséquilibre dessine en creux les oubliés de la ruralité dont l’exode est à l’origine de l’engorgement de zones urbaines déjà surpeuplées. Pour Leïla Akhmisse, directrice du développement de la Fondation Zakoura micro crédit, la seule issue pour sortir de cette impasse, «c’est la construction en milieu rural », qui pour l’instant n’est pas assez valorisée.
La sécurité des logements sociaux constitue un autre casse-tête, comme l’admet Taoufik Hejira lui même. Certes, le système est théoriquement immunisé grâce à des procédures de construction très verrouillées. Mais la présence des pouvoirs publics varie très fortement d’une ville à l’autre. Et par là même le respect des normes en vigueur.
Mais c’est surtout en matière d’accompagnement social que le bât blesse. Nombreux sont les individus qui refusent de quitter leur baraquement au profit d’un logement. En invoquant toujours les mêmes motifs : la perte des liens sociaux qui unissent les habitants des bidonvilles, la petitesse des logements proposés, l’absence de transports, de crèches, de dispensaires…Si le programme Villes sans Bidonvilles, qui concerne 83 villes, a fait preuve d’une certaine efficacité dans l’éradication de nombreux baraquements et dans la reconstruction, l’accompagnement social de la population laisse à désirer alors qu’il est décisif pour éviter la reconstitution des bidonvilles. Les associations auxquelles cet accompagnement est sous-traité – c’est l’innovation majeure de l’INDH – sont encore trop peu nombreuses. Dans la municipalité de Tétouan par exemple, seules deux personnes coordonnent les aspects sociaux de la quinzaine de projets en cours. Les autorités n’ignorent pas cette faiblesse, mais aucune solution réelle n’a encore été mise en oeuvre à l’échelle nationale.

Une autre difficulté ralentit le relogement des bidonvillois : le prix d’accession à la propriété. Théoriquement, le logement social ne doit pas dépasser les 100m2 et les 200 000 dirhams (20 000 euros). Dans les faits, le prix de vente peut être bien plus élevé. Principaux responsables: l’attrait spéculatif du secteur et le développement de pratiques commerciales malsaines. La pratique des dessous de table tout au long de la chaîne est telle que certains observateurs n’hésitent pas à évoquer une « mafia du logement social ». Cela peut aller du commercial, qui réclame en moyenne 4000 DH (400 euros) pour réserver un logement, au promoteur, qui annonce des prix supérieurs aux 200 000 DH légaux et en fait supporter le surplus à l’acquéreur. Atteignant parfois 80 000 à 120 000 DH, la somme est impossible à réunir pour une population très faiblement bancarisée, et dont le revenu mensuel moyen s’élève à 845 dirhams (84,5 euros) par mois.

Soucieux de donner un coup de pouce à la construction dans ce secteur, l’Etat avait pourtant consenti aux promoteurs d’avantageuses exonérations fiscales. Seule condition pour y avoir droit : la construction dans plusieurs régions d’un minimum de 2500 unités sur cinq ans. Mais aujourd’hui, le secteur est en plein boom et la tentation est grande de bâtir plus, et donc plus cher, pour les classes moyennes que pour les très pauvres. Début novembre, l’Etat est donc revenu partiellement sur une mesure incitative qui, au fil du temps, a pris l’allure du cadeau fiscal. Désormais, les promoteurs ne seront plus exonérés de l’impôt sur les sociétés, mais se verront appliquer un taux inférieur à celui du droit commun. «Simple retour à l’équité fiscale», estime le gouvernement. « Coup dur porté au secteur », se lamentent les promoteurs. Fadoua Ghannam, journaliste spécialisée dans ces questions à la Vie Economique, n’y voit que des « protestations de façade (…) qui ne changeront rien à l’investissement dans un secteur hautement spéculatif».
Trois ans après le lancement de l’INDH, le logement social risque-t-il de ne pas toucher sa cible du fait de la corruption, des dessous de table ou de la spéculation foncière ? Depuis longtemps, les bidonvilles ne sont plus l’apanage des plus pauvres. «Seuls 20% des bidonvillois sont vraiment des pauvres. Les autres, petits fonctionnaires, policiers, enseignants, y vivent par défaut car le marché ne produit pas de logements appropriés», estime Taoufik Hejira. Une estimation qu’une visite sur le terrain a vite fait de confirmer. Dans le bidonville de Bermoussi, la tôle ondulée rappelle de l’extérieur la nature du lieu. Mais l’intérieur des baraques n’est pas loin de faire penser à des logements ordinaires.

img_3235.jpgFace à une situation difficilement tenable à long terme, l’Etat dispose de quelques leviers, au premier rang desquels une action sur l’offre immobilière qui consisterait à favoriser le développement d’un secteur en crise : le moyen standing. Car entre le logement social et le luxe, il n’y a rien. Ou presque. Du coup, faute d’une offre suffisante, les classes moyennes se déversent sur l’habitat social. Le ministre de l’Habitat a donc récemment invité les opérateurs du secteur à s’engager dans une stratégie de « diversification de l’offre ». Cela suffira-t-il ? Certains en appellent à une véritable politique étatique en la matière, qui passerait notamment par la mise en place de carottes fiscales, ou encore par la mise en valeur du locatif. Un secteur quasi-inexistant dans le royaume faute d’un cadre juridique adéquat. Et, dit-on, d’un problème culturel qui pousserait les Marocains à ne vouloir être que propriétaires.

Manque d’accompagnements sociaux, inadéquation entre le rythme des démolitions des bidonvilles et celui du transfert de leurs habitants, corruption, spéculation financière…Parfois, les difficultés semblent insurmontables. Mais une rencontre avec des habitants d’un programme de logements sociaux suffit à percevoir une autre réalité. Depuis août, Aïcha est propriétaire d’un 36m2 d’une valeur de 140 000 DH ( environ 13 000 euros) à Madinati. Elle y vit avec son mari. Pour rembourser ses prêts, elle multiplie les petits boulots. Pourtant, souriante, elle répète à qui veut l’entendre « hamdoulilah, la vie va mieux ».”

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« Faire appliquer la Moudawana dans les zones rurales ? Le combat commence seulement maintenant! »

janvier 17, 2008 · Laisser un commentaire

Foulard islamique correctement noué sur la tête, Laïcha détourne le regard, probablement effrayée par tous ces yeux braqués sur elle. Qu’a-t-elle de particulier cette petite femme d’une cinquantaine d’année au visage ridée et aux mains abîmées par le travail de la terre pour susciter un tel intérêt? C’est probablement sa détermination lorsqu’elle prend la parole en « chleu », dialecte berbère de la région de Tidilli dans le Haut-Atlas pour raconter le combat des femmes du douar d’Agni Ouâazize. Dans cette salle d’un hôtel cossu de Casablanca, elle témoigne de la souffrance endurée par ces femmes qui ont eu l’audace de s’opposer à une décision du Président de la commune rurale. Alors que l’électricité s’installe  progressivement dans les douars de la région, ce puissant adoul (notable) local se jure que « son douar ne changerait pas tant qu’il serait en vie ». Est-ce une manière de se raccrocher au Maroc qui lui échappe ? Pour ces femmes qui travaillent toute la journée dans les champs et qui subissent les rudesses de la vie dans ces zones marginalisées où l’hôpital le plus proche est à 96 kilomètres, ce refus est une « injustice ». Soutenues par les hommes du village, les femmes se sont donc rassemblées pour protester devant la maison du Président de la commune. Obéissant aux ordres de ce dernier, les gendarmes les auraient alors frappés violemment pour les disperser. Epaulées par la Fondation YTTO qui lutte contre les violences faite aux femmes, Laïcha et les autres, sûres d’être dans leur droit, sont allés porter plainte à la préfecture de Ouarzazate. Les mois passent et rien n’avance. Pour Laïcha, c’est certain la corruption a marché à plein régime et « le  Président de la commune a tout le monde dans sa poche ». Les juges et les acteurs institutionnels semblent en effet sourds aux appels des femmes d’Agni Ouâazize. A croire que leurs droits à elles n’existent pas.
Cette situation Najat Ikhich, présidente de la Fondation YTTO, ne peut l’accepter. Touchée par la souffrance de ces femmes rencontrées à l’occasion de la deuxième édition de la caravane de l’Atlas qui a pour but la sensibilisation des populations rurales au droit des femmes, elle s’est empressée de lancer un appel pour que d’autres associations et « surtout la presse française en internationale » fassent pression sur gouvernement. « La situation des femmes d’Agni Ouâazize témoigne de la  résistance des mentalités marocaines face à l’émancipation de la femme. La réforme du code de la famille en 2004 a fait avancer les choses, mais aujourd’hui les droits des femmes sont encore bafoués » estime Najat Ikhich. Alors, à qui la faute ? Si le « conservatisme des juges » et « la corruption des adouls » sont souvent évoqués par les acteurs associatifs, ce sont avant tout les mentalités d’une société patriarcale qui doivent évoluer. En dépit des nombreux cas qui, comme celui des femmes d’Agni Ouâazize, resteront peut-être lettre morte, Najat Ikhich a choisi d’y croire. « Il faut continuer les efforts », affirme la militante déterminée. « Ce n’est que maintenant que nous avons les moyens juridiques de lutter contre les discriminations que nous pouvons vraiment démarrer le combat ! ».

Loraine CANAYER

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La thérapie par la beauté à Casablanca

janvier 15, 2008 · Laisser un commentaire

Un samedi après-midi du mois d’octobre, une femme arrive au salon de beauté du quartier de Mers Sultan, à Casablanca. Les cheveux blonds décolorés et la mine sombre. Dodue, mal fagotée, enveloppée dans une djellaba kaki, elle cache mal son mal être, on se dit qu’aucune des employée du salon ne peut rien pour elle.
Savitri, la patronne indienne du salon, la confie à un de ses coiffeurs. Le regard de la cliente en dit long sur ses espoirs. Le sort de ses cheveux est désormais entre ses mains…Shampoing, soin, brushing au programme…
Pendant ce temps, Savitri s’affaire et motive ses troupes. Drapée d’un sari rose et orange, Savitri, restée très coquette, parle un marocain et un français parfait. Une maîtrise des langues qui la rend encore plus charismatique. Tour à tour reine de la ruche et chef d’orchestre, elle donne le la dans le salon. Les « Fatiiiima ! » qu’elle lance à tout va pour que son employée lui apporte un crayon noir, une barette ou une pince à sourcil rythment la vie du salon. La Fatima en question s’exécute avec un air qui trahit à la fois beaucoup de respect mais aussi une certaine peur de sa patronne.
Savitri qui dirige ses employés avec fermeté et bienveillance confie qu’il n’est pas toujours facile de travailler avec des Marocaines, souvent lentes et derrière lesquelles il faut toujours être. Mais pour rien au monde Savitri ne quitterait le Royaume. Cette ancienne employée de L’Oréal qui a vécu tour à tout en Espagne, en France et en Inde a élu domicile depuis plus de 50 ans au Maroc où elle a fait un mariage d’amour. Ni la lenteur de ses employées, ni les tracasseries administratives, ni le retard terrible que prennent les travaux de rénovation de son salon n’ont réussi à lui faire baisser les bras. Savitri se fait une raison : « être une femme, immigrée et qui travaille au Maroc, pas facile tous les jours »…
Au Sonibel’s center, pas d’horloge, pas de carnet de rendez-vous, pas de téléphone qui hurle. Pas de publicité pour un ultime produit miracle au mur. On attend son tour, ou pas. Et personne ne bronche. On est là pour prendre son temps… Savitri suspend le temps et nous propulse des années en arrière en nous relatant les débuts et les moments de gloire de sa carrière. La « petite Indienne », comme elle aime appeler la jeune fille qu’elle fut, a fait parler d’elle jusqu’à recevoir un jour un appel du Palais royal l’exhortant à venir transformer, de ses mains magiques, une des filles de Hassan II. Consécration suprême pour Savitri, la princesse souvent dédaigneuse vis-à-vis des esthéticiennes, coiffeuses et maquilleuse, reconnut son art et l’adopta.
La femme aux cheveux ternes du début interrompt les souvenirs de l’Indienne marocaine. Elle est transformée. Aussi bien psychologiquement que physiquement… Sa nouvelle coupe et la souplesse retrouvée de sa chevelure font d’elle une nouvelle femme. Son visage affiche un sourire radieux, ses yeux brillent du bonheur retrouvé et inestimable de se trouver belle. Elle tient à remercier Savitri. Elle lui déverse un flot de compliments ininterrompu avec un accent qui rappelle étrangement celui de Gad Al Maleh… Sa joie est contagieuse… La thérapie par la beauté, on adhère complètement !

Sonibel’ Center
23 rue Houdoud
Casablanca
Tel : 022 49 18 98
Mail : Sonibel27@yahoo.fr

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Le Maroc et la stratégie des petits pas

janvier 15, 2008 · Laisser un commentaire

Dans le sillage du roi Mohamed VI, le pays entend se moderniser via de grands projets structurants.
Guichet administratif unique, régime douanier spécial, exonération des droits d’enregistrement, de taxe sur les dividendes, de TVA sur les produits importés ,de patente et de taxe urbaine pendant 15 ans, d’impôt sur les sociétés pendant 5 ans… La liste est bien longue de ce qu’offre la zone franche de Tanger aux investisseurs étrangers. Sans oublier une grille des salaires qualifiée d’ « attrayante » par la plaquette de la société qui gère le site, et qui détaille les conditions de travail idylliques offertes aux patrons désireux de délocaliser leurs entreprises vers une de ces zones « offshore », au régime économique spécial. On y trouve pêle-mêle une « main d’œuvre abondante et qualifiée », « un absentéisme inferieur à 4% », un « temps légal de travail de 44 heures », ou encore une productivité équivalente « à 90% de celle des pays industrialisés ». De quoi faire saliver les entrepreneurs à la recherche de marges et alimenter les sombres tableaux que dépeignent les altermondialistes. Il est vrai qu’avec une échelle des salaires s’étalant de 200 euro pour un ouvrier non spécialisé à 1.000 euro pour un cadre, on serait tenté de jeter l’anathème sur ce paradis de l’ultralibéralisme. En l’occurrence, sur le Maroc.

Mais, lorsque l’on parle du Maroc, il ne faut point emprunter de raccourcis hâtifs. Etre un pays arabe sans pétrole n’est pas chose aisée, et le royaume doit donc chercher des voies de développement qui lui soient propres, sans compter sur une quelconque rente. Ce qui passe par l’attraction de capitaux étrangers, au premier chef de ceux des entreprises européennes. Avec une croissance qui devrait bondir de 3,8% en 2006 à 5,8% en 2008 (chiffre officiel du Centre marocain de conjoncture), le royaume alaouite est en plein boom économique, et ce malgré un chômage qui demeure toujours bien au-delà du chiffre officiel de 10%.

Tanger Med, immobilier et TGV

Outre la capacité à attirer des sociétés étrangères qui font du profit sur son sol

(comme les call centers, dont le chiffre d’affaire de 150 millions d’euro a enregistré une croissance de 33,5% en 1 an), cette industrialisation s’appuie essentiellement sur une politique de grands travaux que le roi Mohamed VI veut structurant pour son pays. L’énorme projet portuaire « Tanger Med », dont la réalisation a commencé depuis 2003, verra le Maroc se doter du quatrième port marchand en Méditerranée d’ici à 2012. Ce projet, pour un coût de près de 2 milliards d’euro, créera, selon le maître d’ouvrage, « 25.000 emplois directs, et plus de 250.000 emplois indirects ». C’est aussi lui qui a définitivement convaincu Renault et EADS de venir s’installer dans une région, à seulement 15 kilomètres de Gibraltar, où les immenses projets immobiliers en construction côtoient des clandestins qui ne rêvent que du vieux continent.

Dans la foulée, la Maroc s’est porté en octobre acquéreur d’une ligne TGV qui reliera Tanger à Marrakech entre 2012 et 2015. Un chèque de 3 milliards d’euro ira grossir les comptes d’Alstom, qui a également été retenu (sans appel d’offre) comme constructeur du tramway Rabat-Salé, un projet nouveau en Afrique, et qui entre dans le cadre de l’aménagement des rives du fleuve Bouregreg (qui coule à Rabat) pour 3,7 milliards de dollars. Ajoutés à cela deux autoroutes récemment achevées (Casablanca-Marrakech et Rabat-Tanger), un grand stade de 69.000 places et une candidature de Tanger pour l’exposition internationale de 2012, et le pays se veut un modèle de développement construit, maitrisé, structurellement stable et diversifié. Le secteur agricole y représente 15% du PIB, l’industrie 29%, et le secteur tertiaire (commerce, transports, communication, tourisme et administration) 54%. Si l’on se fit à la maxime populaire « quand le bâtiment va, tout va », alors le Maroc se porte bien, puisque ce sont près de 110.000 emplois nouveaux, sur un total de 300.000, qui ont été créés dans ce secteur, selon les chiffres du Ministère des Affaires Générales.

Avec les exports de phosphate, d’acier et de produits manufacturés, les trois autres grandes rentrées de l’économie marocaine proviennent du tourisme (entre 3,5 et 4 milliards d’euro par an), du secteur informel ( qui, selon une étude de l’Université de Casablanca, concentre 39% des emplois non agricoles), et des fonds transférés vers le royaume par les nationaux résidents à l’étranger, soit plus de 4 milliards d’euro de ressources par an.

60% des marocains ont moins de 25 ans

Toutefois, dire que tout va bien pour les sujets de Mohamed VI serait un non sens. La balance commerciale est déficitaire, avec un solde négatif de 9,5 milliard de dirhams (entre 8,5 et 9 milliard d’euro). L’immigration vers le Nord se poursuit, même si de plus en plus de diplômés rentrent au pays après leurs études. Le chômage demeure fort, touchant (officiellement) près de 15% des urbains, qui constituent la moitié de la population du royaume chérifien. Les nombreux quartiers populaires et bidonvilles qui germent en périphérie des grandes villes servent ainsi de terreau aux idées islamistes, et la défiance envers les politiciens y est grande, notamment chez les jeunes ( 60% des 32 millions de Marocains ont moins de 25 ans). Seuls 37% des électeurs se sont déplacés lors des élections législatives de septembre. Reconduite au pouvoir, la coalition anti-islamiste ne jouit donc que d’une faible légitimité, d’autant plus que c’est au roi qu’appartient la réalité des pouvoirs. Mohamed VI, dont les orientations sont contestées par les islamistes (réforme du code de la famille) comme par une gauche qui réclame davantage d’écoles et d’hôpitaux, conserve malgré tout l’attachement de ses sujets, en tant que chef d’Etat et que commandeur des croyants.

Mais, pas dupes, les Marocains attendent des changements concrets, espérant que la locomotive mise en marche par leur souverain via la politique de grands travaux tractera tous les wagons de l’économie marocaine vers plus de richesse, et surtout plus d’équité.

François Mazet

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Mariée de force au Maroc, comment dire non ?

décembre 17, 2007 · 2 commentaires

Najat Ikich est la présidente de la Fondation YTTO, organisation non gouvernementale de lutte contre les violences faites aux femmes. Elle revient sur la persistance du phénomène de mariage forcé au Maroc et sur son partenariat avec les associations française.
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1. Adoptée en 2004, la réforme du code de la famille, la moudawana, rend obligatoire le consentement de la jeune femme lors de son mariage. Dès lors, comment expliquer la persistance du phénomène du mariage forcé Maroc ?

Dans la théorie, il y a les textes de lois. Lorsqu’il s’agit de les faire appliquer, c’est différent. Au Maroc, les mentalités n’ont pas évolué aussi vite que le cadre juridique. Le nombre de mariage forcé a diminué mais la société reste profondément patriarcale. J’ai rencontré en France et en Espagne, des jeunes filles de 13 ans qui avait été mariés de force au Maroc après l’entrée en vigueur du nouveau code.
C’est tout un combat qu’il nous faut mener pour changer le regard qui est posé sur la femme dans une société qui a été habitué à la considérer comme « une mineure juridique ». Le conservatisme des juges, trop souvent réticents à appliquer la nouvelle moudawana, est également un frein à son application. Les juges tentent d’utiliser la liberté d’interprétation que leur accorde le texte pour mieux le contourner.

2. Concrètement, que peut faire l’association quand une française d’origine marocaine est ramenée au Maroc pour un mariage forcé ?

Si la jeune fille est toujours en France et a peur d’être marié de force pendant les vacances au pays, on la dissuade d’accompagner sa famille et on la met en contact avec des associations françaises. On lui recommande de garder ses papiers d’identité et de mettre des photocopies en lieu sûr.
Si la jeune femme vient d’être mariée de force au Maroc, nous intervenons pour la protéger et la mettre hors de la famille de son époux. Pour le moment c’est encore difficile, mais des centres d’hébergements pour accueillir ces jeunes filles devraient prochainement être mis en place par le gouvernement. Notre objectif est cependant de tout faire pour que ces filles puissent rentrer en France le plus vite possible. Nous entrons alors en contact avec l’Ambassade ou le Consulat du pays d’origine. Ce n’est pas toujours évident car les administrations nous demandent souvent de mener l’enquête pour obtenir les preuves que la jeune fille a bien résidée en France sur une longue durée. Il faut alors récolter les témoignages des gens qui la connaissaient, des commerces où elle allait pour monter un dossier, qui au final peut être rejeté. C’est un travail de longue haleine. Il y a quatre ans, nous avons eu le cas d’une jeune fille dont la procédure a duré deux ans.

3. Comment traite-t-on des affaires aussi délicates ?

On essaye toujours de se mettre à la place de la jeune fille. Parce que vivre en en France pendant des années et se voir du jour au lendemain projetée dans une culture qu’on ne connaît pas, c’est très douloureux. Les conséquences traumatiques sont très lourdes. Il faut se mettre dans la peau de cette fille pour pouvoir résoudre son problème et l’aider à assumer son refus du mariage forcé face à sa famille car même si sa famille lui a fait du mal, il reste très difficile de rompre le lien. Ce n’est qu’en dialoguant avec elle qu’on pourra l’aider à surmonter la rupture avec la famille.

4. Quelles sont les raisons qui poussent des familles installés en France depuis longtemps avec leurs enfants à agir ainsi avec leurs filles ?
Les familles marocaines en France agissent ainsi parce qu’elles ressentent un mal-être. Elles se raccrochent à une culture d’origine qu’elles ont peur de voir disparaître. Les populations immigrées restent figées sur une conception traditionnelle du mariage forcé alors que même dans le pays d’origine la législation évolue.
Il y a également la montée de l’extrémisme religieux avec des familles qui se font endoctrinées dans certaines mosquées de quartiers. Les associations en France doivent travailler sur la sensibilisation et l’encadrement de ces familles, notamment avec les mères en les rendant solidaires de leurs filles car c’est trop souvent elles qui initient les mariages.

Propos recueilli par Loraine CANAYER

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Au seuil de la forteresse Europe

novembre 27, 2007 · Laisser un commentaire

Tangergrille.JPG

Keep banging
Keep banging on the wall of Fortress Europe

Asian Dub Foundation – Fortress Europe

Des ombres se faufilent entre des containers, s’arrêtent, restent tapies plusieurs minutes à l’abri des projecteurs, puis repartent. Il est minuit sur le port de Tanger. Depuis la plate-forme qui surplombe les quais d’embarquement des ferry pour l’Espagne, nous assistons à un étrange manège. L’immigration illégale prend ici un visage très concret, celui des candidats qui tentent sans relâche de franchir les dernières barrières qui les séparent de l’Europe.

Pourtant, jusqu’au terminal de départ, les contrôles de police ne semblent pas très stricts. Nous avons franchi sans encombres les trois barrages établis dans l’enceinte du port, bien que notre présence à cette heure avancée soit plus que suspecte. Le dernier ferry a en effet levé l’ancre il y a plus d’une demi-heure et le prochain ne partira pas avant l’aube.

Les allées, éclairées comme en plein jour, sont presque vides. Quelques rares chauffeurs de camion somnolent dans leur véhicule ou sirotent un thé à la menthe dans les rares gargotes du port encore ouvertes à cette heure. Des Espagnols évidemment, mais aussi des Roumains, des Tchèques, des Grecs, des Bulgares… La terrasse où nous nous trouvons, séparée des quais par un petit fossé et une grille de plus de trois mètres, est le seul endroit où règne un semblant d’activité.

Une dizaine de jeunes hommes sont accoudés à la balustrade qui surplombe le fossé, attendant négligemment comme l’on peut attendre un spectacle. Ils ne parlent pas, ou peu. Parfois, deux ou trois d’entre eux se détachent du groupe et descendent de quelques mètres la pente faible de la terrasse. Ils s’arrêtent tous au même endroit, regardent en contrebas, repartent comme si de rien n’était.

Soudain, un des hommes s’élance par dessus la rambarde, et en un éclair il est passé par dessus la grille et s’est laissé tomber entre deux conteneurs du quai. C’est alors que l’on distingue la fine poutrelle métallique sur laquelle il a couru pour franchir le fossé. Et que l’on comprend tout l’intérêt stratégique du lieu. Ce soir-là, en une demi heure, nous avons vu cinq personnes franchir l’obstacle de la sorte.

Une fois sur le quai, impossible de savoir ce que deviennent les candidats à l’émigration illégale. Certains courent se cacher derrière un autre couvert, en attendant le moment propice pour s’embarquer. D’autres se terrent sous des camions, et tenteront de s’accrocher sous la carrosserie quand le véhicule redémarrera. Comment croire, pourtant, que les quelques agents du port et les policiers qui patrouillent sur le quai, ne voient rien, ne surveillent pas spécifiquement cette faille dans la muraille ?

« Les policiers, si tu ne payes pas ils voient, si tu payes ils ne voient pas » nous confie un des jeunes hommes présents. « J’ai beaucoup d’amis qui sont passés comme ça » ajoute-t-il, en pointant du doigt le passage qu’empruntent les émigrants. « Moi je n’essaie pas de passer, mais ça fait trois ans que j’accompagne des gens qui veulent passer. » Ainsi appartiendrait-t-il à un réseau de passeurs. Impossible d’en avoir la confirmation, mais nous en avons vite la conviction. En effet, nous n’avons guère le temps d’échanger plus de mots qu’un homme plus âgé, d’une quarantaine d’années, vient interrompre notre discussion en signifiant à notre interlocuteur d’aller un peu plus loin.

Nous ne nous éternisons pas sur le port, nous en avons déjà beaucoup vu. Rien de sensationnel, que des scènes apparemment ordinaires ici. Mais ce soir-là à Tanger, nous avons pu voir ce que l’on ne fait que fantasmer depuis l’Europe. Nous avons pu mettre des visages sur l’immigration illégale.

Louis Moulin

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« A Derb Omar, la méfiance règne ! »

novembre 15, 2007 · Laisser un commentaire

A Derb Omar, petit quartier de Casablanca, le centre commercial est un peu particulier. Les gérants sont Chinois, les vendeurs Marocains. Dans cet espace restreint, le mélange des cultures ne va pas toujours de soi.

Du fond de sa petite boutique d’espadrilles, une commerçante chinoise mime un ordre à son employé marocain qui peine à en deviner le sens avant de s’exécuter maladroitement, aidé d’une tape amicale dans le dos par un compatriote. Pas encore de véritable Chinatown à Casablanca, mais un kissaria (en arabe, « centre commercial »), logé dans le quartier de Derb Omar, où des Chinois chaque année plus nombreux revendent à la population locale des marchandises bon marché importées d’Asie, employant des vendeurs marocains peu qualifiés. A l’intérieur de ce modeste supermarché divisé en nombreuses échoppes, Chinois et Marocains cohabitent sur une poignée de mètres carrés, dans un climat de gêne vite perceptible. La barrière de la langue limite les échanges, les premiers parlant très mal l’arabe, les seconds ne connaissant que quelques mots de mandarin. « Je comprends « dépêche-toi ! » en chinois », ironise Jamal, un jeune vendeur de 22 ans. « Et j’ai toujours un mémo au fond de ma poche pour prononcer les chiffres de 1 à 10. Sinon, on parle un arabe francisé qui ne veut pas dire grand-chose mais c’est suffisant pour faire du commerce ».

Jamal, rejoint dans l’allée centrale par ses collègues marocains curieux, affiche un optimisme de façade. Pourtant, les langues se délient rapidement dès lors qu’on évoque les relations avec leurs employeurs. « Ils sont très renfermés et ne font rien pour s’intégrer à la culture marocaine. En fait, ils ne se manifestent que s’ils ont quelque chose à gagner », lâche Jamal. Mohammed, le doyen, employé depuis l’ouverture du centre il y a cinq ans, se veut plus philosophe. « On n’a pas le choix ! Vous savez combien ils sont en Chine ? Ce mouvement n’est pas près de s’arrêter alors mieux vaut s’y habituer dès maintenant ! ». Plusieurs Chinois se sont attroupés et suivent des yeux suspicieux la conversation. « Ils pensent qu’on est en train de vous dire du mal d’eux : il vaut mieux s’arrêter là ! » prévient Jamal, qui tient pourtant à solliciter l’interview d’une jeune commerçante, Xiu Ai. « On l’appelle tous Sonia, c’est plus simple ! C’est la seule qui aime les Marocains et la cuisine locale. D’ailleurs, elle est très mal vue des autres Chinois à cause de cela ».

Xiu Ai, 30 ans, gère un commerce de bibelots dans le kissaria, depuis qu’elle a rencontré le propriétaire du centre, M. Lin, dans sa province du sud de la Chine il y a deux ans. Elle apprend le français et l’arabe en cours du soir, ce qui lui permet de communiquer aisément avec Aicha, l’une de ses jeunes employées, tout en gardant néanmoins ses distances. « Les Marocains ne savent pas bien travailler. Ils ne pensent qu’aux loisirs, aux voyages, à la qualité de vie. Nous, on est beaucoup plus actifs car nous avons l’amour du travail », confie-t-elle discrètement. Son activité professionnelle occupe entièrement le quotidien de Xiu Ai, qui a laissé famille et amis en Chine pour trouver une situation, seule, au Maroc. « La vie n’est pas facile ici, je ne connais presque personne. Je suis venue simplement parce qu’on me proposait un meilleur salaire qu’en Chine, qui fluctue cependant selon les recettes. C’est aussi un joli pays mais je n’ai pas encore eu le temps de le visiter ». Un couple de Marocains d’une cinquantaine d’années admire les vases colorés et les fleurs en plastique de la boutique. Aicha se lance dans la négociation des prix, affichés nulle part. Si le tarif à la vente reste suffisamment élevé, elle pourra obtenir de Xiu Ai un pourboire non négligeable pour compléter son salaire journalier de 50 dirhams (5 euros). « Même s’ils sont bizarres, les Chinois sont plutôt bons payeurs » concède-t-elle le dos tourné.

Quelques Chinois profitent d’un moment de calme pour jouer aux cartes, silencieusement attablés sous le portrait de Sa Majesté le roi du Maroc, Mohammed VI. Agacés par la présence d’un journaliste trop envahissant, les commerçants font signe à l’agent de sécurité d’évacuer le trouble-fête. Jamal sourit, s’approche et, mine de rien, glisse à l’oreille son numéro de téléphone et un petit mot. « Vous voyez, à Derb Omar, la méfiance règne ! ».

Baptiste Etchegaray

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